Avec la sagesse ad gentes

 

Il y a quelques semaines, alors que je donnais comme chaque samedi un cours d’espagnol à des migrants, nous avions comme matériel de travail un chant intitulé « Causas perdidas ». Ce n’est pas la première fois que le travail autour d’un chant débouche, avec ces jeunes, pétillants et pleins d’inquiétudes, sur des conversations « philosophiques », où ils partagent des réflexions religieuses, personnelles…voire intimes. Cette fois, l’un d’eux m’a demandé la signification de l’expression « causas perdidas »… (Causes perdues)… J’ai expliqué que ce sont ces causes/choses/idéaux/ auxquels personne (ou très peu de monde) ne croit ou pour lesquels personne (ou très peu de monde) ne lutte, car il est peu probable qu’elles réussissent ou puissent aboutir. Nous avons donné des exemples plus ou moins classiques…slidescauses

Et voila que l’un d’eux me demande directement : ma sœur, alors vous pensez que notre vie est une « causa perdida » ? Difficile question puisque, effectivement, ce qu’ils vivent ici pourrait très bien entrer dans la définition donnée plus haut. Je crois que beaucoup, dans notre monde d’efficacité, de rentabilité et de profit, auraient répondu « oui » à cette question. Bien sûr, j´ai répondu négativement, et nous avons continué la discussion, mais, dans mon cœur, ce dialogue est resté marqué de questionnements.

Ces jours-ci, il m’est revenu à la mémoire, car j’ai appris, en lisant le cahier d’une autre jeune, qu’elle avait fait une tentative de suicide au cours de la semaine. C’est une des jeunes les plus intelligentes et avec laquelle nous sommes en train de nous battre pour qu’elle puise faire des études. Elle a vraiment un potentiel. Elle n’a pas un profil dépressif, simplement les circonstances de sa vie se sont révélées, tout d’un coup, trop difficiles : menace de ne pas pouvoir renouveler son visa, solitude extrême car elle n’a personne de sa famille ici, pressions de ses amis pour aller vivre ailleurs, pas d’horizon professionnel… Trop de fronts pour lutter à la fois. Et le combat en leur faveur est bien inégal, face à tout un système qui fait, des migrants, des personnes « jetables », selon le mot employé par le Pacruces encuentrope François.

Et c’est à ce moment là, alors que je viens de terminer une semaine de retraite donnée à des religieux, que je me sens heureuse et reconnaissante à Dieu pour ma vocation religieuse. Je la vois, ces jours ci,- très en lien avec la vocation de « combattant/e des « causas perdidas ». J’ai accompagné pendant 6 jours des religieux, qui risquent leur vie pour la défense de l’Amazonie et de ses peuples indigènes, (l’un deux a été sévèrement battu il y a quelques mois et plusieurs sont menacés). Ils sont là, alors que personne ici ne semble inquiet sur le sort de ces peuples ancestraux, petits par leur nombre, et que très peu de monde semble inquiet pour le désastre écologique que les multinationales du pétrole et des mines sont en train de déclencher.

Malgré toutes nos faiblesses et incohérences, là où la vie humaine est fragile, là où la douleur semble l’emporter, nous trouvons l’Eglise présente, souvent sous les traits discrets d’une religieuse ou d’un religieux. Dans ce pays dit « de mission », cela apparait très clairement. Mais, si on y regarde de près, c’est vrai aussi ailleurs.

Je me suis dit ces jours ci, que nous les chrétiens, parce que nous avons foi en la présence du Ressuscité avec nous, nous devons être parmi les « combattant/es des causes perdues», à coté de tous ceux qui se battent pour ces causes apparemment inutiles, mais décisives pour des êtres humains concrets.

Nous avons tous un petit combattant à l'intérieur. Caché peut être, mais présent. La société elle-même, notre environnement, une situation personnelle, une autorité dictatoriale ou peu dialoguant, comme ici, l’emprisonnent et ne le laisse pas sortir. Ce sont ces circonstances qui nous feront penser qu'il n'est pas nécessaire de se battre, que le monde est bon ou au contraire, que rien ne pourra changer …. Ou peut être, un groupe, une masse, fera qu’on ne parle pas sur un sujet… Pourquoi un mensonge, répété un million de fois, ne serait pas une vérité ?nia

Les “causas perdidas” ce sont celles qui nous obligent à sortir de notre zone de confort, à nous élancer vers l’inconnu, au nom de quelque chose qui pourrait paraitre inamovible. À dire au revoir à la paresse, à congédier la torpeur. À nous confier en Dieu alors que nos forces semblent peu à la hauteur.

Si cela nous arrive, et que nous devenions de manière inattendue peut être, l´un de ces combattants, il faut en rendre grâces. Peut être qu’il ne s’agit pas tant de le « devenir » sinon de faire advenir cet aspect que nous possédons à intérieur.

Nous luttons, puisque nous espérons qu’un jour, cette injustice que nous voyons et que nous dénonçons, sera vue aussi par un autre. Cet autre, la transmettra à un autre. Et ainsi, jusqu'à ce que nous puissions changer le mot «perdu» pour «possible». Les combattants des causes possibles. C’est en définitive, être disciple de Jésus de Nazareth, combattant de la cause de l’amour jusqu’au bout, mort sur la croix quand tout semblait perdu, et Ressuscité au troisième jour. Cela peut paraitre fou, c’est la Sagesse. Avec Dieu, il n’y a pas de cause perdue. Tout est possible ! Qu’il renouvelle chaque jour en nous cette Espérance !

                                                                                 Sr Lourdes Alonso, fdls

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